18
Malgré ses lunettes noires, Pike fut obligé de plisser les yeux dans la clarté aveuglante de La Brea pour observer les véhicules stationnés des deux côtés de la chaussée. Il resta planté sur le seuil, tournant le dos à la boutique de George, jusqu’à être rassuré. Ensuite seulement, il repartit vers sa Jeep. Pas de Sentra en vue.
Pike repéra l’adresse de Moon Williams sur son guide Thomas avant de rejoindre le flot de la circulation.
D’après George, Earvin « Moon » Williams était un membre du gang des D-Block Crips réputé dangereux, deux fois condamné et portant sur l’avant-bras droit une colonne de cinq « 187[3] » tatoués. Moon s’était vanté auprès des strip-teaseuses russes que chaque 187 correspondait à un macab qu’il était certain d’avoir personnellement expédié à la morgue – en dehors de tous les mecs qu’il avait tailladés, poignardés, frappés à coups de brique, roués de coups ou blessés d’une autre façon – uniquement les fils de pute qu’il avait vus crever sous ses yeux. Laisser un connard sautiller dans une mare de sang ou hurler comme une chienne ne comptait pas, avait-il expliqué aux filles. Tirer dans le tas sur un groupe réuni au pied d’un escalier d’immeuble ne comptait pas non plus. Il fallait qu’il ait vu l’enfoiré crever sous ses yeux pour l’inscrire à son tableau de chasse. Moon Williams se décrivait comme un tueur froid, implacable et sans cœur.
Des types d’Odessa l’avaient suivi jusqu’à son domicile au moins trois fois, deux fois à son insu et la troisième pour lui vendre de la came, ce qui leur avait permis de déterminer que le tueur froid vivait chez sa grand-mère, une certaine Mildred Gertie Williams, qu’il appelait Maw-Maw.
Pike localisa son adresse dans un quartier en déshérence de Willowbrook, à la lisière nord de Compton, à côté d’une bretelle d’autoroute. Le terrain avait sans doute jadis accueilli une petite maison en stuc semblable à toutes les autres qui bordaient la rue, mais elle avait dû brûler à un moment donné, car un double mobile home posé sur des parpaings occupait désormais sa place, devant trois vieilles caravanes Airstream blotties les unes contre les autres. Pike supposa que ce camping certainement illégal permettait à Mildred Williams de régler ses factures.
Les caravanes devaient avoir eu fière allure, mais elles avaient perdu tout leur éclat et noirci sous la pollution de l’autoroute. Le double mobile home bénéficiait d’un petit perron agrémenté d’un auvent et de pots de fleurs d’où n’émergeaient plus que quelques tiges ratatinées et brunâtres, et le jardinet était envahi de sable, de poussière, et de déchets autoroutiers chassés par le vent, qui s’accumulaient au pied de l’inévitable grillage comme s’ils cherchaient à fuir.
Pike fit demi-tour au carrefour suivant et se rangea le long du trottoir. Trois gamines à vélo passèrent devant lui à vive allure, freinèrent brusquement au milieu de la chaussée et repassèrent en sens inverse. Prenant tout leur temps pour mater le Blanc. Sans doute croyaient-elles avoir affaire à un flic.
Pike surveilla le mobile home pendant plusieurs minutes sans déceler le moindre signe d’activité. Une Buick Riviera antédiluvienne était garée illégalement devant le grillage, si large qu’elle bloquait tout le trottoir. Pike n’escomptait pas nécessairement trouver quelqu’un sur place, mais il avait besoin de s’assurer que Moon vivait encore là. Si tel était le cas, il l’attendrait jusqu’à son retour et se servirait de lui pour accéder à Darko.
Il sortit son portable et rappela Jamal. Il eut droit une fois de plus à la voix de synthèse. La boîte vocale de Jamal était toujours pleine.
Les gamines repassèrent une troisième fois, plus lentement, et Pike baissa sa vitre. La première portait une chemise bleue à manches courtes, la deuxième un tee-shirt blanc ample, et la dernière un sweat-shirt rouge. Bleu, blanc, et rouge. Pike se demanda si elles l’avaient fait exprès.
— J’ai besoin d’aide, mesdemoiselles. Vous habitez ici, ou vous êtes de passage ?
La fille en bleu, intriguée, effectua un demi-cercle sur son vélo. La fille en blanc ralentit, mais la rouge continua sur sa lancée jusqu’au coin de la rue.
— Vous êtes de la police ? demanda la fille en bleu.
— Non. Je suis commercial.
Elle rit.
— Vous êtes un policier en civil. Mon oncle Davis aussi, donc je m’y connais. Sans compter que vous êtes blanc. On n’en voit pas beaucoup dans le quartier, en dehors des policiers.
— Vous connaissez Mme Mildred Gertie Williams, qui vit dans ce mobile home, là-bas ?
— C’est à cause de Moon ?
Comme ça.
— Oui, dit Pike.
— J’habite à l’autre bout, la maison jaune, vous voyez ? Oncle Davis nous a dit de nous méfier de ce Moon Williams. Il nous a dit de ne jamais traîner là-bas et d’éviter ces garçons. Il nous a dit qu’en cas de problème avec Moon, on devrait l’appeler tout de suite.
Pike indiqua les deux autres filles d’un coup de menton.
— Ce sont tes sœurs ?
— Non, monsieur. Mes copines. Lureen et Jonelle.
— Dans quelle caravane habite Mme Williams ?
— Celle de devant. La grosse.
— Moon aussi ?
— Lui, c’est la noire, celle où il y a les chiens.
Pike n’avait vu aucun chien en passant devant.
— Il a des chiens ?
— Des pit-bulls. Ils sont méchants. Oncle Davis a dit à maman que si jamais elle les voyait traîner sans laisse, il faudrait le prévenir de suite.
— Tu sais qui vit dans les autres caravanes ?
La gamine fit une grimace et secoua la tête.
— Il y avait une dame, avant, et aussi le cousin de Jonelle qui y a vécu pendant un temps, mais ils sont tous partis quand Moon est revenu.
Moon, la plaie du quartier.
— Comment t’appelles-tu, jeune fille en bleu ?
— Je ne suis pas censée le dire aux inconnus.
Encore l’oncle Davis.
— À mon avis, tu n’es pas non plus censée leur parler.
— Je ne suis pas débile. Si vous posez un pied hors de cette voiture, je m’enfuirai en pédalant à toute vitesse. Lureen et Jonelle appelleront mon oncle Davis, et vous verrez.
— Encore une chose. Tu les as vus aujourd’hui ? Mme Williams ou Moon ?
Elle fit deux ou trois tours sur son vélo, pensive, avant de secouer la tête.
— Non, je suis sûre que non. Je ne suis pas allée par là aujourd’hui. Je suis allée à l’école, et ensuite chez Jonelle. Lureen vient de passer pour nous dire de venir chez elle.
— OK, dit Pike. Amuse-toi bien chez Lureen.
— Et vous, faites attention aux chiens.
En regardant les trois filles s’éloigner, Pike décida qu’il n’avait pas beaucoup de temps devant lui. Elles allaient vraisemblablement parler de lui à la mère de Lureen, qui appellerait la mère de la fille en bleu, qui appellerait l’oncle Davis. Lequel enverrait sans doute une voiture de patrouille voir ce qui se passait.
Il attendit que les trois filles aient disparu, redémarra et s’arrêta derrière la Riviera. La propriété de Mildred jouxtait un terrain municipal au-dessus duquel descendait la bretelle d’autoroute et était bordée sur l’arrière par ce qui ressemblait à un grand hangar. Pike ne vit pas de chien, mais la caravane du fond était entourée d’une clôture particulière, plus haute que le premier grillage. Pike glissa un Kimber 45 sous sa ceinture, enjamba le grillage et se retrouva dans le jardin de Mildred Williams.
Il approcha du double mobile home, colla une oreille contre la porte puis alla à la fenêtre la plus proche. Le vacarme de l’autoroute ne lui facilitait pas la tâche. Il se hissa sur la pointe des pieds pour regarder à l’intérieur et découvrit un salon basique où trônait un meuble de télévision à l’ancienne. La pièce était propre et bien rangée, la télé éteinte. Pike étirait le cou pour tenter de voir au-delà de la porte intérieure du séjour, quand un chat gris et blanc bondit soudain sur l’appui de la fenêtre. Le chat miaula en le fixant à travers la vitre comme s’il se sentait seul et rêvait de s’échapper.
Pike revint à la porte. Il frappa à trois reprises, en conclut que Mme Williams devait être sortie.
Il se dirigea vers la première caravane en sortant son Kimber, qu’il maintint pointé vers le sol. Les première et deuxième caravanes étaient inoccupées : leurs habitants étaient partis depuis belle lurette pour fuir Moon et sa bande.
La troisième caravane se trouvait un peu à l’écart, contre une haie de lauriers-roses rachitiques entourée d’une haute cage grillagée d’un mètre quatre-vingts. La porte centrale du grillage était fermée, mais dépourvue de cadenas. On pouvait difficilement parler d’un terrain privatif. Il y avait juste une bande de terre d’un mètre et quelques de part et d’autre de l’Airstream, et aussi sur l’arrière. Pike remarqua deux grosses gamelles métalliques sous le châssis, dont une emplie d’eau. Une chaîne fixée à l’attelage de la caravane disparaissait à l’arrière. Le genre de chaîne qu’on utilisait pour attacher un gros chien agressif, mais Pike n’en voyait pas le bout.
Il stoppa devant la porte grillagée et écouta. Le silence régnait dans la caravane. Vitres fermées. Pas de voix, ni de musique.
Il émit une série de petits psst, psst, psst.
Un chien aboya à l’intérieur. Pas derrière ; dedans.
Pike se mit à plat ventre comme s’il s’apprêtait à faire des pompes pour voir ce qu’il y avait derrière par en dessous, mais les déchets accumulés et les mauvaises herbes l’en empêchèrent. Il lâcha un nouveau psst, et les aboiements redoublèrent. Un seul chien, à l’intérieur.
La fille en bleu lui avait parlé des chiens de Moon – il aurait dû y en avoir au moins un de plus.
Pike franchit la porte, prêt à se replier si un animal chargeait, mais rien ne bougea. L’animal aboyait si fort dans la caravane qu’il était très peu probable que Moon ou quelqu’un d’autre s’y trouve. Pike referma la porte et contourna le véhicule pour jeter un œil derrière, et ce fut alors qu’il vit le chien. Un pit-bull mâle hirsute, étendu sur le flanc, les pattes en l’air. La croûte de sang qui lui recouvrait la tête avait attiré une nuée de mouches noires, mais ce n’était pas le seul cadavre présent à cet endroit. Un Afro-Américain adulte gisait quelques pas plus loin, le visage grouillant tellement de fourmis qu’elles lui faisaient comme une seconde peau. L’odeur atteignit Pike une fraction de seconde plus tard, si violente qu’elle lui fit venir les larmes aux yeux.
Il se pencha sur le corps sans rien remarquer qui lui permette de l’identifier. Il avait reçu deux balles dans le dos. Un Ruger 9 mm noir reposait sur le sol près de sa main.
Délaissant l’homme et l’arme, Pike se dirigea vers la fenêtre de la caravane. Les aboiements à l’intérieur s’intensifièrent au fur et à mesure de son approche, puis cessèrent d’un seul coup.
La vieille Airstream était nettement plus petite que le double mobile home. Elle ne contenait que trois pièces minuscules – une kitchenette, un salon, et une chambre simple avec cabinet de toilette. Pike regarda d’abord dans la kitchenette ; il ne vit rien et regarda dans le séjour.
Le pit-bull avait cessé d’aboyer pour manger. Il arracha un long lambeau de chair à la gorge d’un autre cadavre humain, l’engloutit et se mit ensuite à lécher la plaie. Son museau et son poitrail étaient barbouillés de sang, ses pattes semblaient chaussées de bottes rouges. Le deuxième corps était à demi vautré sur la banquette, à demi étendu sur le sol. L’avant-bras gauche avait été partiellement dévoré, mais le droit semblait intact. Pike n’eut aucune peine à lire les chiffres tatoués dessus.
187
187
187
187
187
Un pour chacun des hommes qu’il avait refroidis.
— Bonne nuit, Moon, dit Pike.